Cyrille Guimard vole plus de 50 ans du Tour de France

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1970-2020, combien de Tour de France avez-vous manqué durant cette période?

Il y en a deux. En 1975, j’avais déjà décidé d’arrêter ma carrière de coureur car je ne pouvais pas faire plus de 5-6 jours de course à cause de mes problèmes de genoux. J’étais en négociation pour reprendre l’équipe Gitane. Et je n’étais pas sur le Tour 1996 après le départ de Castorama et avant d’être embauché par Cofidis.

Qu’est-ce qui a le plus changé dans le Tour en 50 ans?

C’est la relation des hommes. Comme dans la vie sociale aujourd’hui. C’est moins convivial avec le public, les médias … Avec les médias, vous n’aviez personne pour planifier vos dates, il n’y avait pas le protocole que nous avons aujourd’hui. Les journalistes étaient là, Jean-Paul Brouchon, Pierre Le Bars… sans aucune retenue, vous avez livré ce que vous vouliez dire. Cela n’existe plus. Maintenant c’est une rencontre avec l’attaché de presse, il faut attendre son tour. La presse française, la presse étrangère, tant de minutes là-bas, tant de minutes ici… Coureur en tête du Tour de France ou en maillot sur le podium, il ne décide plus où il va ni à qui il veut parler. Avec le contrôle antidopage un maillot jaune part 75 à 90 minutes après l’arrivée sans avoir fait une seule chose qu’il voulait faire. Tout est imposé et contractuellement. C’est un changement extraordinaire. Et puis pour les spectateurs, s’ils veulent voir un coureur, ils doivent presque se cacher au sommet d’un arbre. Les coureurs sont dans le bus, leur sortie est prévue pour se rendre sur le podium. Ils retournent au bus à l’exception de quelques coureurs. Ils sont toujours au briefing apparemment. Aujourd’hui, il est difficile de les identifier avec le casque et les lunettes. A part quelques étoiles, ils peuvent aller au restaurant, personne ne les reconnaîtra. Je trouve cela dommageable, mais pour les jeunes qui vivent cela, c’est sans aucun doute le paradis.

Le coureur a-t-il perdu sa liberté?

Totalement, mais qui n’a pas perdu la liberté depuis quarante ans? C’est un autre débat. Le coureur est dirigé. Quand il s’agit de course, il a des ordinateurs de bord, des fréquences de pédalage, de la puissance, des oreillettes… il a tout. C’est complètement robotique, mais les coureurs l’aiment. Plus vous les aidez, moins ils prennent de responsabilités. J’ai presque envie de dire moins que ce sont des adultes. La course est moins animée, souvent très stéréotypée. Nous n’avions pas d’écouteurs aux championnats de France, que ce soit pour les hommes ou pour les femmes, et dans les deux cas, nous avons eu de très bonnes fins de course. Il n’y a plus d’improvisation, plus de relations entre les médias et les coureurs. Sur le Tour, je n’ai rencontré aucun coureur depuis des années. Même si je suis allé au village au départ ou quand j’étais entraîneur. Nous n’avons fait que passer par le téléphone. Même si vous êtes dans le même hôtel ou s’il y a des coureurs que vous voulez voir, ce n’est pas possible. Ils sont sur l’ordinateur, décomposant chaque coup de pédale. Il est difficile de comprendre quand le cyclisme est un sport amusant qui touche le public et traverse les villes.

Y a-t-il un danger pour le cyclisme?

Il y a un risque pour ce sport qui ne vivait que de tradition, de convivialité, de contact entre les comités des fêtes, les clubs, les villages. Je roule encore beaucoup et je me rends compte de plus en plus que les routes ne sont faites que pour les voitures. Nous avons mis des bouts de plâtre avec des bouts de pistes cyclables, mais la voie publique n’était conçue que pour les voitures, donc le nombre d’accidents est tout à fait normal. Refaire le réseau routier pour avoir cyclistes et automobilistes à la fois est politiquement et économiquement impensable aujourd’hui.

Ce problème d’infrastructure routière est-il responsable des chutes de courant pendant la course?

Parfois, mais qui vous dit que la chute ne se produit pas lorsque vous parlez au coureur dans le casque? Qui vous dit que dans les dix secondes qui ont précédé la chute d’Evenepoel, il n’a pas reçu d’instructions disant: “Vous êtes à cinq secondes”? Il y a l’exemple d’un coureur décédé dans une course dont le directeur sportif a dit: «Je viens de le mettre sur la tête». Le casque n’est pas la cause principale, mais il existe. Aujourd’hui en cinq heures de course, les équipes passent en moyenne trois heures à l’émission. Il y a une pression permanente sur l’obligation d’aller se frotter, de remonter à la place. Donc comme dans la circulation, les choses se bloquent et une grande partie des chutes est liée à l’atrium. En France c’est interdit par le code de la route et la loi … sauf en vélo.

Quelqu’un qui lit ceci et ne sait pas que vous allez penser que vous détestez le cyclisme aujourd’hui?

(Rires)… Non, heureusement, j’ai toujours la passion. Mais ce qui m’attriste, c’est qu’il existe des faits et des réalités évidents. Mais on ne les regarde pas car cela dérange. C’est comme l’époque où nous avons démontré, à travers des études et un rapport du CHU de Nantes, l’importance de se ravitailler tout au long de la course. Auparavant, vous êtes parti avec deux canettes et vous en aviez deux en réserve. C’est pourquoi nous avons chassé le bidon et que lorsque les coureurs voyaient une pompe ou une fontaine, ils s’arrêtaient. Tout ravitaillement en dehors de la zone était sanctionné et nous sommes arrivés à des aberrations du point de vue des pertes d’eau des coureurs. Face aux réticences de Félix Lévitan et des organisateurs du Tour de France, j’ai dû dire: “au prochain décès par déshydratation tu seras responsable car tu as le dossier”. Derrière cela, cela est allé très vite.

Qu’est-ce qui fait que tu as encore la passion?

Parce que j’ai été vacciné avec un vélo, j’ai parlé quand j’avais six ans. Le cyclisme a été toute ma vie. Cela m’a permis de gravir les échelons sociaux. Mes parents ne pouvaient pas nous permettre, ainsi que mes frères et sœurs, de poursuivre nos études. J’ai fait mon apprentissage sur les chantiers navals de Nantes avant de travailler dans la construction navale. Le cyclisme m’a donné une vie incroyable que je n’aurais pas eue si j’étais restée dans mon état. Ce n’est pas un reproche, c’est la vie qui a été comme ça. Nous étions juste après la guerre.

Malgré certains abus de la moto ou des règles qui devraient changer votre œil brille encore au départ d’une course?

Je suis toujours curieux d’analyser ce qui se passe dans une course, les stratégies, les tactiques, les comportements. Mais je dois avouer qu’il y a des moments où je m’ennuie avec les trois coureurs qui partent avec un coup de pistolet et qu’on va chercher à dix kilomètres de l’arrivée car tout est bien réglé. J’allume la télé, je regarde les positions pendant trois à quatre minutes et je me dis “Je peux revenir dans deux heures”. Après cela, je vais dans mon jardin où il y a toujours de l’herbe à tirer. (Des rires)

Mais il y a trente ou quarante ans, était-ce différent?

Mais oui, vous êtes resté devant! Aujourd’hui, on dit qu’il y a un public mais qu’il doit y avoir deux télévisions sur trois sans personne devant. Vous ne pouvez pas vibrer. Sauf sur les courses avec des éléments particuliers: Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège, vous gardez une longueur d’avance. Il en va de même pour le Tro Bro Léon pour ceux qui ont la chance de le voir à la télévision. C’est en ajoutant des choses qui peuvent paraître anormales, comme à Gand-Wevelgem maintenant, que nous permettons d’avoir la course. La bianche enjambe, le Tro Bro, les coureurs veulent y aller. Milan-San Remo, vous regardez et vous revenez au pied du Poggio.

Ces races devraient-elles évoluer? Depuis plusieurs années maintenant, les organisateurs du Tour de France tentent de passer une première semaine propice aux rebondissements, comme cette année avec le départ à Nice.

Je ne dis pas que les coureurs doivent aller par la mer en pagayant, mais les Tours de France au départ de Nice et en direction des Pyrénées que nous avons déjà eues. On a commencé à réduire les marches, je ne sais pas si c’est bon ou pas, mais il n’y a pas de vraies innovations. Nous avons dit que nous réduisions le nombre de coureurs pour des raisons de sécurité, mais je ne suis pas sûr que ce soit pourquoi. S’ils veulent faire quelque chose pour la sécurité, nous devons retirer les écouteurs et les compteurs de vitesse sur les vélos.

Vous souvenez-vous de votre émotion lorsque la première étape est arrivée en 1970?

Oui, car c’est mon premier Tour de France et j’ai remporté cette première étape. Mais je ne prends pas le maillot car à un certain moment Jean Leulliot (organisateur de Paris-Nice) a eu l’idée de mettre en place des prologues pour avoir les stars immédiatement en tête du classement. À l’époque, nous pensions que c’était une bonne idée et finalement pas tant que ça. De plus sur le Tour de France quand il n’y a pas de prologue les premières étapes sont bien plus belles car une fois que les leaders et quelques chronos spécialistes ont pris les premières places du classement la course est bloquée car tout le monde part déjà. pour défendre sa position. Logiquement, tout le monde doit être sur la même ligne au départ et non avec des coureurs qui ont des pénalités de temps.

Que se dit-on au soir d’une première victoire sur le Tour avec lequel vous êtes liés depuis un demi-siècle?

J’étais frustré. Vous gagnez la première étape et quelque part vous êtes anonyme puisque c’est Merckx qui porte le maillot jaune. J’avais quelques idoles, dont un coureur que j’aimais beaucoup André Darrigade qui remportait souvent les premières étapes du Tour de France ce qui lui permettait de prendre le maillot de leader. J’ai rectifié cette frustration deux ans plus tard à Saint-Brieuc en me rasant sur tous les bonus pour rattraper Merckx. Mais il a fallu une bataille constante. Le maillot jaune est un symbole. Le symbolisme dans la vie des humains est très fort, le symbolisme de manière consciente ou inconsciente régit la vie des hommes.

Vous gardez précieusement ce maillot jaune …

Oui parce que cela correspond à quelque chose. Être le maillot jaune du Tour est le Saint Graal. Ce sont les champions, les stars qui vous font aimer le sport. Vous vous nourrissez de leurs exploits au fur et à mesure qu’ils sont commentés, des images que vous pouvez voir. Je me souviens d’une grande photo de Louison Bobet dans la cabane déserte, vous êtes resté vingt minutes à regarder la photo. Aujourd’hui, vous cliquez et passez à la photo suivante (rires). La grande force du cyclisme avant l’arrivée de la télévision était qu’il était commenté mais pas vu. Même lorsque vous êtes sur le bord de la route pour regarder passer les coureurs du Tour de France si vous pouvez reconnaître trois coureurs, c’est un exploit. C’est donc votre imagination qui vous a amené à courir à nouveau à travers les différents commentaires que vous avez pu entendre ou lire. Aujourd’hui, vous ne pouvez plus faire votre film, nous vous le montrons. Ce n’est pas le même pouvoir. Y aurait-il autant de légendes dans un sport comme le nôtre s’il y avait eu la télévision depuis 1903? Je ne sais pas ce qu’il en restera dans 30 ou 50 ans, mais il y a un devoir de mémoire qui est bien entretenu dans le cyclisme où la littérature est très variée.

Que retiendra-t-on de Cyrille Guimard dans 30 ou 50 ans?

Qu’il était un vieux connard avec une grande gueule! Au fait, c’est ce que tout le monde dit. (Rires) Je ne sais pas parce que je suis une personne très controversée. Certaines personnes essaient de ne pas trop parler de moi, mais je sais comment y faire face. Honnêtement, je ne sais pas ce qu’ils vont me retirer et je m’en fiche. C’est à eux d’avoir leur avis. Je ne pense pas que nous dirons trop de mauvaises choses sur le jour de mon départ parce que quand les gens partent, ils ont toutes les qualités du monde. Quand nous partons, nous quittons un travail. Que vous soyez agriculteur, plombier-chauffagiste, ingénieur … votre vie est plus ou moins intéressante, connue et écoutée. Lorsque vous êtes dans l’industrie du sport, vous voulez être reconnu, aimé et valorisé. Vous ne jouez pas au football sans penser à Zidane, Platini, Neymar ou Mbappé. Vous ne traverserez pas l’Atlantique si vous ne pensez pas à Tabarly, Coville ou à d’autres champions. Vous le faites parce que vous voulez être reconnu et applaudi. Nous ne faisons pas de travaux publics par hasard. Nous les faisons parce que nous voulons être publics.

La plus grande douleur de votre carrière de directeur sportif restera l’échec de Laurent Fignon pendant huit secondes sur le Tour 89?

Il y a les huit secondes mais aussi le Tour d’Italie 84. Les huit secondes il y a 22 jours où vous les avez perdues mais elles n’existent pas s’il n’y a pas la blessure de Laurent. Sans ce problème, il ne perd pas le Tour. Le Tour d’Italie est bien plus dégoûtant. Il a été volé, sciemment. C’est une organisation de criminels. D’autres sont allés là-bas en Italie. Allez demander à Bobet, Charly Gaul … D’ailleurs, les étrangers ne voulaient plus courir le Giro. Le Tour d’Italie a commencé à plonger car un Tour d’Italie avec des coureurs italiens est comme un Tour du Loir-et-Cher avec des coureurs du Loir-et-Cher. Le premier à revenir était Bernard Hinault et la course était propre. Pendant quelques années, tout s’est bien passé jusqu’à ce que Moser doive gagner le Giro. Les fans disaient “Fignon est le plus fort mais c’est normal que Moser remporte le Tour d’Italie”.

A deux jours du départ du Tour de France à Nice, comment imaginez-vous la compétition?

Je ne sais pas comment ça va se passer. Nous sommes dans une forme de mouvement où personne ne contrôle rien. On ne sait plus ce qui est logique ou non, réel ou non. Dans un scénario plus classique, la possibilité pour les adversaires d’Ineos était que Froome commence avec Bernal et Thomas. Cela pourrait poser des problèmes de stratégie et de coopération entre les trois derniers vainqueurs du Tour d’une même équipe. La direction d’Ineos a pris une décision qui n’a pas été facile à prendre: Bernal sera le leader, l’un fera la vuelta et l’autre le Giro. Nous sommes dans une logique de gestion incontestable.

Auriez-vous pris la même décision?

Oui, mais avant je ne me serais jamais amusé à avoir trois vainqueurs du Tour dans la même équipe. Le défaut de gestion qu’il vient avant et les amène à prendre cette décision aujourd’hui. Qu’ils aient raison ou non, nous le verrons un peu plus tard. Mais on ne pourra rien analyser par rapport à une logique avant le Covid car les conditions de course seront imprévisibles. Ce sera une tournée très spéciale. Quelle sera la vraie valeur de celui qui le gagnera? Que laissera-t-il dans les souvenirs? Je n’ai pas de réponse.

Un Français peut-il gagner le Tour?

Déjà il ne doit pas attraper le coronavirus. En fait, c’est la terreur dans les équipes. Nous voulions tous que le Tour de France ait lieu. Mais nous allons prendre le départ et nous ne sommes pas sûrs d’arriver à la quatrième étape. Comment les coureurs peuvent-ils être libres d’avoir une course normale intellectuellement et mentalement sans avoir cette charge de stress: “tant qu’il n’y a personne dans l’équipe qui tombe!” Sur ce qu’on a vu au Dauphiné, Thibaut Pinot a été cohérent. Ce n’est pas le cas de plusieurs coureurs cette année. Sur le plan purement physique, il n’est pas stressant et son équipe se porte bien. Les autres équipes sont beaucoup moins détendues. Le chef donne le “le” et la confiance. Dans ce cas, les membres de l’équipe marchent. Le cyclisme n’est pas un sport d’équipe, ce sont les coureurs qui se sacrifient pour un autre. Il s’agit d’un groupe commando avec un seul objectif, faire sauter la ligne d’arrivée. Pour cela certains doivent se sacrifier sur les mines éparpillées sur le parcours. Tant que vous ne pensez pas comme ça, vous ne pouvez pas être un bon manager. Ce n’est pas un sport d’équipe. Les leaders font partie de la gestion. Avec Hinault, Fignon, Lemond, le Madiot … les plus âgés, il y a toujours eu un lien même s’il n’était pas toujours visible de l’extérieur. Sinon ça ne marche pas.





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