“Des hommes morts pour rien et dans un mauvais combat”

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Le 3 juillet 1940, quelques jours après la signature de l’armistice, la Royal Navy attaque la flotte française amarrée dans le port de Mers el-Kébir, près d’Oran, afin qu’elle ne tombe pas aux mains des Allemands. Le bilan est lourd avec près de 1 300 morts. Depuis 80 ans, cette date est restée un épisode traumatisant de la Seconde Guerre mondiale.

“L’agression inconcevable”, titre Le Petit Parisien. “Une embuscade sans précédent dans l’histoire navale”, ajoute Echo d’Alger. “La trahison de leurs anciens frères d’armes”, critique Le Temps. Dans les jours qui ont suivi l’attaque de Mers el-Kebir, les journaux français ont tous consacré leurs premières pages à la destruction des navires français ancrés dans ce port algérien, par la marine britannique. Alors que la France vient de conclure un armistice avec l’Allemagne, la Royal Navy n’a pas hésité à attaquer ses alliés d’hier pour ne pas faire tomber ses navires sous le contrôle de l’ennemi.

Le texte signé le 22 juin 1940 prévoit cependant de laisser la flotte tricolore sous commandement français en lui imposant une stricte neutralité. Mais la marine britannique craignait toujours de perdre sa suprématie sur les océans. “Si vous le regardez froidement, il n’y a rien à craindre, mais le problème est que depuis 1936, nous savons très bien ce que valent les paroles d’Hitler. Il a dit qu’il n’attaquerait pas la Tchécoslovaquie et il a renié sa promesse”, explique l’historien Jean-Baptiste Bruneau, maître de conférences HDR en histoire contemporaine à l’Université Bretagne-Sud. “Il y a donc une inquiétude légitime de la part des Anglais. Ils font face à un redoutable adversaire qui vient de conquérir la France en quelques semaines”.

Un ultimatum inacceptable

Au Royaume-Uni, les discussions sont animées. Le premier ministre Winston Churchill a finalement gagné. Il décide de lancer un ultimatum à la flotte basée à Mers el-Kébir. Cette mission est confiée à l’amiral James Fownes Somerville. Le matin du 3 juillet, il envoie ces conditions à son homologue français, le vice-amiral Marcel Gensoul: les navires se rallient aux Britanniques pour continuer le combat, ils rejoignent l’Angleterre et sont désarmés, ils atteignent un port français depuis les Antilles, mais sous escorte britannique où ils ont sabordé. En cas de refus, il ouvrira le feu. “Toutes les propositions sont inacceptables d’un point de vue militaire”, a déclaré Jean-Baptiste Bruneau. “Passer sous escorte signifie que les navires peuvent être détruits en mer ou que les Britanniques peuvent le saisir par la force. Rejoindre les ports anglais n’est pas non plus possible, car c’est une décision politique qui viole les conditions Enfin, un sabordage est également pas envisageable, car la flotte n’est pas vaincue. “

Tout au long de la journée, le vice-amiral de l’escadre Marcel Gensoul tente de gagner du temps. Les émissaires vont et viennent. Il sait qu’il ne peut accepter ces conditions, mais les Britanniques sont déterminés. À 17 h 55, ils ouvrent le feu. C’est un déluge qui frappe les navires français. “Vous avez 63 tonnes d’explosifs en 36 coups. Cela prend quinze minutes. C’est très court. C’est une véritable exécution”, a expliqué l’historien. Le cuirassé “Provence” et le croiseur “Dunkerque” sont échoués. Le cuirassé “Bretagne” prend feu puis explose. Il coule en quelques minutes.

Au total, 1 297 hommes ont perdu la vie. Mais pourquoi les Français ne ripostent-ils pas mieux? «Les navires étaient dans une très mauvaise situation. L’avant des bâtiments regardait vers le sol, lorsqu’ils ont été obligés de tirer devant et sur les côtés. Ils auraient dû être tournés avant en direction des combats, mais lorsque la flotte anglaise arrivés, il était déjà trop tard. Ils ne pouvaient pas se défendre correctement “, souligne le spécialiste de l’histoire des marines européennes.


Carte de décès pour la France d’un marin breton tué le 3 juillet 1940 lors de l’attaque de Mers el-Kebir. © Mémoire des hommes

Une attaque utilisée par la propagande de Vichy

De l’avis de la France, le choc a été terrible. La propagande de Vichy hésite à utiliser judicieusement cette attaque. “Ils crient de scandale, de trahison et de trahison des Anglais. Mers el-Kebir est une arme pour Vichy, car elle permet de dire qu’on ne peut pas faire confiance aux Anglais et d’alimenter le discours de collaboration”, décrit Jean- Baptiste Bruneau.

Cependant, même si cette attaque a pu ralentir certains rassemblements vers la France libre suite à l’appel du 18 juin, “il ne faut pas exagérer ce phénomène”, selon l’historien. “Ceux qui avaient déjà décidé de rejoindre de Gaulle en Angleterre se sont dit que c’était la guerre et que des choses laides devaient se produire”. A Londres, le général qui n’a pas été mis au courant de cette opération, le justifie également, quelques jours plus tard sur l’antenne de la BBC: “En vertu d’un engagement déshonorant, le gouvernement de Bordeaux avait accepté de livrer les navires à la discrétion de l’ennemi. Il ne fait aucun doute qu’en principe et par nécessité l’ennemi les aurait employés soit contre l’Angleterre, soit contre notre propre Empire. Je le dis sans détour: il vaut mieux qu’ils soient détruits “.

Un vrai traumatisme

A la Libération, peu est fait de cet épisode douloureux et surtout embarrassant. Nous devons à nouveau épargner aux Britanniques nos alliés. “Nous essayons de faire oublier Mers el-Kebir, car tout le monde est un peu responsable et coupable de cette situation, les Anglais comme les Français”. Mais comment amener les familles à l’admettre? Pour eux, c’est une double punition. Leurs soldats étaient bien reconnus comme “morts pour la France”, victimes “des forces adverses”, mais les commémorations ne sont pas légion. “C’est un vrai traumatisme. La flotte française a été créée pour combattre l’Allemagne, et ce sont nos frères anglais qui nous attaquent. Il y a donc un sentiment de trahison. Ce sont des hommes morts pour rien et dans un mauvais combat.”

Quatre-vingts ans plus tard, les familles se battent pour sortir de l’oubli: «Je rencontre parfois certains de leurs descendants. C’est une cicatrice qui reste très sensible, même si aujourd’hui leurs enfants sont très vieux. Ils ont gardé le sentiment qu’il y a eu un massacre et ils voudraient que nous nous souvenions au moins de leur mémoire. “A l’occasion des quatre-vingts ans de cette tragédie, un mémorial aurait dû être inauguré à Brest, en hommage à ces marins, dont beaucoup étaient bretons. Ce projet a été retardé en raison de la pandémie de Covid-19. Il devrait voir le jour en 2021.



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