En France, le monde de la recherche déplore une “réforme déconnectée de la réalité”

0
19



Publié le:

Le projet de loi pluriannuel sur la programmation de la recherche, qui doit être présenté au Conseil des ministres le mercredi 15 juillet, a suscité une vague de mécontentement dans le monde scientifique et universitaire. Pour les chercheurs, ce texte ne tire pas les leçons de la crise de Covid-19, qui a démontré l’importance de la recherche dans les urgences sanitaires.

Reporté jusqu’à un peu plus tard dans la chaleur de l’été. Le projet de loi pluriannuel sur la programmation de la recherche (LPPR), initialement prévu pour être présenté au Conseil des ministres le 8 juillet, devrait enfin être discuté lors de la réunion hebdomadaire du gouvernement du mercredi 15 juillet. Officiellement, ce retard est dû au remaniement, mais il convient bien aux affaires de l’exécutif, car ce texte a soulevé un tollé dans le monde scientifique lors de son dévoilement en juin.

“C’est un texte très attendu par le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur, car les lois de programmation dans ce domaine sont rares et doivent servir à améliorer la situation”, rappelle Samuel Alizon, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des maladies infectieuses, contacté par la France 24. Les espoirs sont d’autant plus importants que la pandémie de Covid-19 a mis en évidence l’importance de la recherche pour comprendre le coronavirus et rechercher un remède. “La crise de Covid-19 nous rappelle le caractère vital de la recherche scientifique et la nécessité d’investir massivement sur le long terme”, a même souligné Emmanuel Macron en mars dernier lors d’une visite à l’Institut Pasteur.

Pas d’argent pour y aller

Mais le 6 juin, le monde scientifique s’est réveillé avec une gueule de bois en découvrant les détails de ce LPPR. Depuis lors, les tribunes, les pétitions et les diatribes des chercheurs et des universitaires se sont multipliés dans les médias. Même le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a rendu un avis défavorable sur ce texte le 24 juin. “La programmation financière n’est pas à la hauteur des défis considérables auxquels notre pays est confronté”, écrivent ces représentants du monde socioprofessionnel.

Cette bronca ne semble pas avoir fait bouger le gouvernement d’un iota et Frédérique Vidal, la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, a été reconduite dans ses fonctions lors du remaniement.

Ce qui dérange surtout le monde scientifique, c’est une histoire de gros sous. Emmanuel Macron avait promis un «effort [d’investissement] inédit depuis l’après-guerre », mentionnant, en mars, une enveloppe de cinq milliards d’euros supplémentaires par an pour la recherche. Le montant est bien inscrit dans le projet de loi, mais “seuls 104 millions d’euros sont budgétisés pour 2021, et le reste sont des promesses d’investissement sur 10 ans”, a déclaré Samuel Alizon. Autrement dit, rien n’empêche l’éventuel successeur d’Emmanuel Macron, en 2022, d’ignorer les promesses faites par l’actuel locataire de l’Élysée.

L’écart entre le discours présidentiel et la réalité du texte est d’autant plus décevant pour le monde scientifique que la France est encore loin de «l’objectif fixé dans la stratégie Europe Europe 2020» [adoptée par les pays européen en 2013, NDLR] investir 3% du PIB dans la recherche d’ici 2020 “, rappelle l’opinion de Cese. Actuellement, l’investissement français représente environ 2,2% du PIB et le décrochage avec certains voisins européens qui ont déjà atteint cet objectif, à commencer par l’Allemagne, devrait s’aggraver. Berlin s’est ainsi engagé, dans le cadre de son plan de relance pour sortir de la crise sanitaire, à allouer 60 milliards d’euros d’ici 2023 à la recherche, l’enseignement supérieur et l’innovation.

Précarité et vision à court terme

Mais le manque d’argent n’est pas le seul point de cette loi de programmation, qui rend les scientifiques et les universitaires mécontents. C’est toute la «vision à court terme de ce projet de loi», qui a été dénoncée par le secteur, explique Samuel Alizon. Un des changements prévus dans le texte qui cristallise le plus d’insatisfaction concerne la création du “CDI de mission scientifique”. Il s’agit d’un contrat à durée indéterminée … jusqu’à la fin d’un projet de recherche. “L’objectif semble être de contourner la règle de la transformation obligatoire en CDI des relations contractuelles d’une durée supérieure à six ans”, redoute l’Université Collective ouverte.

Une mesure qui aggraverait “la précarité de la recherche, accentuant la concurrence au détriment de la recherche à long terme”, dénonce Samuel Alizon. Selon lui, “lorsque vous êtes précaire et que votre salaire dépend de ce que vous publiez à la fin du mois, vous ne ferez pas les mêmes recherches que si vous aviez le temps”.

Ce chercheur dénonce également la mise en place d’un système de “gestion accrue de la recherche”. Le gouvernement prévoit d’augmenter considérablement le budget de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Cette organisation devrait à terme disposer d’un milliard d’euros supplémentaires par an pour financer des programmes de recherche. Une perspective qui ne ravit pas tous les chercheurs car «l’ANR fonctionne sur un système d’appels à projets, c’est-à-dire une flèche de recherche, qui nécessite une terrible dépense d’énergie pour remplir les dossiers et détourne à proprement parler, les travaux de recherche», explique Johanna Simeant-Germanos, professeur de sciences politiques à l’École normale supérieure et opposante au LPPR, interviewée par France Culture.

En outre, le renforcement du rôle de cet organisme peut ne pas être utile à la recherche fondamentale. L’ANR “fixe des objectifs, et on ne peut pas dire à l’avance ce qu’il faut découvrir la recherche fondamentale”, souligne Samuel Alizon.

C’est aussi une manière de procéder qui ne cadre pas bien avec les exigences de la recherche en temps de crise. Anticiper ce que l’ANR aimera, préparer les dossiers, attendre la réponse de l’organisation: «C’est un système beaucoup moins réactif pour faire face à une crise comme celle du coronavirus», résume le chercheur du CNRS. “Le financement par projet ne produit pas, par définition, de science pour répondre aux crises, il arrive toujours après coup”, ajoute Johanna Simeant-Germanos.

Le fait que ce projet de loi de programmation, en gestation depuis plus d’un an, ait maintenu des mesures telles que le renforcement du rôle de l’ANR prouve, aux yeux de Samuel Alizon, à quel point «il s’agit d’une réforme déconnectée de la réalité de la recherche, et qui n’a pas tiré les leçons de la crise sanitaire “. Bref, le monde de la recherche déplore, comme le personnel soignant tout au long des négociations de Ségur de la santé, l’inadéquation entre les éloges officiels pendant la crise et la réalité de ce qu’est le gouvernement mettre sur la table pour améliorer leur sort.



Source

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici