“En quelques phrases, John Bolton a ruiné la campagne de Donald Trump”

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L’ancien conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, John Bolton, est sur le point de publier un livre à charge contre Donald Trump. Avant sa publication le 23 juin, de nombreux médias ont publié mercredi des accusations accablantes. Décryptage.

La presse américaine a publié, mercredi 17 juin, de nouveaux passages du livre à paraître de John Bolton, “The Room Where It Happened, A White House Memoir” (littéralement: “La pièce où cela s’est passé, souvenirs de la Maison Blanche”). Un ancien conseiller à la sécurité nationale veut mettre en évidence “un comportement fondamentalement inacceptable [de Donald Trump] ce qui érode la légitimité même de la présidence. “Cet ancien ami proche du président américain l’accuse notamment d’avoir demandé au président chinois de l’aide pour être réélu en novembre prochain.

Ces accusations porteront-elles un coup final à la réélection de Donald Trump? Décryptage en trois questions avec Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l’Université Panthéon-Assas Paris II et spécialiste de la politique américaine.

France 24: Quelle est la portée de ces nouvelles accusations?

Jean-Éric Branaa: Ils viennent porter un nouveau coup à la présidence. Déjà en janvier 2018, le livre de Michael Wolff, “Fire and Fury”, avait fait beaucoup de bruit. Il a soutenu la thèse selon laquelle Donald Trump était un électron libre à la Maison Blanche, incapable de contrôler le pays. Quelques mois plus tard, il y avait le livre de Bob Woodward, le journaliste qui a exposé le Watergate [“Peur : Trump à la Maison Blanche”, qui dresse le portrait d’un président colérique et paranoïaque, NDLR]

La portée de John Bolton est plus forte car il était très proche du président américain et du pouvoir. Il faisait partie d’une poignée d’hommes qui décidaient, voyaient et entendaient tout. Ce livre possède une extraordinaire force d’authenticité et de proximité, qui peut être explosive.

Donald Trump s’est opposé à la publication de ce livre dès le début. Le Sénat s’y est également opposé. En février, il a eu la possibilité d’entendre John Bolton dans le cadre de la procédure de licenciement. Pour rappel, John Bolton avait refusé d’être entendu par la Chambre des représentants. Le Sénat pouvait le forcer, mais il ne l’a pas fait – sauf pour un vote. Les révélations auraient pu être accusées lors de l’enquête dans un procès pour licenciement. On se dit qu’en lisant les pages, on pourrait potentiellement lire ce qui aurait dû être cette déposition au Sénat.

France 24: John Bolton a annoncé la publication de ce livre il y a plusieurs mois. Les médias américains avaient déjà publié quelques extraits en janvier. Pourquoi ces nouvelles révélations arrivent-elles maintenant?

Jean-Éric Branaa: La publication du livre a été reportée par le processus de licenciement [l’acquittement de Donald Trump a été prononcé par le Sénat le 5 février dernier, NDLR] Puis il y a eu la crise sanitaire. De plus, les avocats de la Maison Blanche ont travaillé dur pour empêcher la publication du livre.

Dans ce calendrier, les révélations du livre sont très importantes, notamment en ce qui concerne la Chine. Parce qu’avec le Covid-19, la campagne de Donald Trump a été réorientée contre la Chine. Tout son discours a donc consisté à accuser ce pays de tous les maux et à faire de son adversaire démocrate Joe Biden un allié de la Chine.

Cependant, John Bolton explique précisément dans ces extraits que le président a négocié avec la Chine pour être réélu. En janvier, nous avons appris de manière inattendue que Pékin avait accepté d’acheter des dizaines de milliards de dollars de produits agricoles américains. Dans le même temps, Donald Trump n’a cessé de louer le président chinois Xi Jinping et sa gestion de la crise sanitaire. Tout le monde a été étonné de cette volte-face et, grâce à John Bolton, nous faisons maintenant le lien. En quelques phrases, il a ruiné la campagne anti-Chine et anti-Biden de Donald Trump.

France 24: Justement, à la lumière de ces nouvelles accusations, à quoi ressemble le reste de la campagne de réélection du président américain?

Jean-Éric Branaa: Donald Trump fait partie d’une série totalement noire. Il est parti avec l’idée que sa réélection allait être simple mais le Covid-19 a plongé la campagne dans le chaos. Il avait organisé son monde de manière binaire, avec ses amis d’un côté, ses ennemis de l’autre et l’économie pour arbitrer tout cela. Tout cela est bouleversé par une crise sanitaire liée à une crise économique. Nous ne voyons pas comment cela pourrait être résolu d’ici novembre. N’oublions pas que Donald Trump est un homme d’affaires qui a tout basé sur l’idée de ramener la prospérité aux États-Unis.

Ajoutez à cela une crise sociale autour du mouvement Black Lives Matter, que le président ne peut pas gérer non plus, et des défections de républicains modérés, qui le critiquent de plus en plus fortement. Le président américain est de plus en plus isolé, incapable de faire campagne.

Tout d’abord, le Parti républicain a décidé la semaine dernière de reproduire à l’identique le programme de 2016. Il a eu des problèmes dans la tenue de la convention qui doit investir Donald Trump. [Pour des raisons de distanciation sociale, la convention républicaine prévue en août a dû être réorganisée et se tiendra à Charlotte, en Caroline du Nord, mais aussi à Jacksonville, en Floride, NDLR].

Ensuite, Donald Trump voit que Joe Biden a un boulevard devant lui. Il a mené une campagne primaire extraordinaire et compte aujourd’hui plus de 2 000 délégués. Il rejoint le camp démocrate, entre les modérés et les progressistes, en travaillant avec Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Le Parti démocrate est désormais dans des rangs étroits. Malgré les accusations dans l’affaire Tara Reade, personne ne s’est levé pour attaquer Joe Biden. Avec le mouvement Black Lives Matter, sa campagne recommence.

Face à cela, Donald Trump se retrouve complètement piégé car la gestion de la crise sanitaire ne s’arrête jamais. Cependant, il a lancé des réunions géantes à un moment où le coronavirus redoublait dans le pays: il voulait une grande réunion de 30 000 personnes à Tulsa, Oklahoma, la semaine prochaine. Cela semble incohérent et fou. À la fin de la campagne, ses détracteurs examineront les chiffres de contamination. Si la courbe monte, l’opinion publique dira que c’est criminel. Le risque politique est donc énorme.



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