Il y a 80 ans, la naissance de l’Afrique française libre

0
110


Le 26 août 1940, par la voix de son gouverneur Félix Éboué, le Tchad est la première colonie à rejoindre la France libre. Quelques jours plus tard, c’était au tour du Cameroun et du Congo français de faire de même. Brazzaville devient alors la capitale de l’Afrique française libre.

«Dans l’intérêt de la France et de l’Empire et afin d’éviter la ruine du territoire, j’ai décidé en plein accord avec le colonel commandant militaire d’instituer une politique d’union avec les forces françaises libres du général de Gaulle et de collaboration entre nos alliés britanniques et nous. ” Le 26 août 1940, quelques semaines après l’armistice, c’est sur ces mots écrits dans un télégramme que le gouverneur Félix Éboué annonce qu’il poursuit le combat.


Le télégramme officiel de ralliement du Tchad à la France libre, signé par Félix Éboué et le colonel Marchand, le 26 août 1940. © Archives nationales d’Outre-Mer (Anom)

Il proclame le ralliement du Tchad à la France libre, lui offrant ainsi le premier territoire de l’Afrique française libre. Dans les jours qui ont suivi, le Congo-Brazzaville et Ubangui-Chari (aujourd’hui République centrafricaine) ont à leur tour annoncé leur ralliement.

Pour France 24, l’historien Eric Jennings, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toronto et auteur de “La France libre fut africaine” (éditions Perrin), revient sur cette résistance à l’Allemagne nazie qui n’était pas seulement portée en France métropolitaine ou en France. Londres, mais aussi en Afrique. Ces territoires apportent à la fois des hommes et des ressources à la France libre.

France 24: Le 26 août 1940, le Tchad, par la voix de son gouverneur Félix Éboué, se rallie pour libérer la France. Pourquoi fait-il ce choix?

Eric Jennings: Le ralliement du Tchad décidé par son gouverneur Félix Éboué est motivé par plusieurs facteurs. Fin juin 1940, des rumeurs circulent sur l’arrivée d’une commission d’armistice italienne. Le Tchad partage sa frontière nord avec Mussolini Libye. Éboué est déterminé à éviter cette humiliation et à poursuivre le combat, d’autant que la proximité avec l’Italie offre justement une telle opportunité. De plus, en tant qu’homme de gauche et de couleur, et de surcroît franc-maçon, Éboué rejette le virage pris par le nouveau gouvernement dit de Vichy, et notamment ses premières mesures d’exclusion. Ceci étant le cas, le gouverneur Éboué est également pratique; avant d’annoncer son ralliement à la France libre du général de Gaulle, il a négocié avec les autorités du Nigéria britannique voisin. Le rallye doit en effet ouvrir le Tchad, et assurer des débouchés à sa production de coton, par exemple. Éboué doit enfin convaincre les éléments militaires du Tchad du bien-fondé d’un rassemblement. Il ne faut pas oublier qu’en rejoignant de Gaulle en 1940, on risque tout: c’est un saut dans l’inconnu. Ceux qui le font à juste titre craignent pour leur carrière, pour leurs familles restées en France, etc. Vichy condamne également à mort par contumace de nombreux dirigeants de la France libre.

L'arrivée du général de Gaulle à Brazzaville le 24 octobre 1940.
L’arrivée du général de Gaulle à Brazzaville le 24 octobre 1940. © Wikimedia

En quoi ce ralliement est-il important pour le général de Gaulle?

Ce ralliement est capital pour de Gaulle car avant cela, lui qui avait espéré continuer le combat depuis l’Algérie n’avait vu qu’un seul territoire colonial se rallier à lui, le 20 juillet 1940. Il s’agissait de bon modeste archipel des Nouvelles-Hébrides [situé sur l’actuel territoire du Vanuatu] partagé depuis longtemps entre le Royaume-Uni et la France. Le général rebelle n’a pas non plus de légitimité constitutionnelle ou internationale. Autant dire qu’avant le 26 août 1940, il dépendait entièrement de la bonne grâce du Premier ministre britannique Winston Churchill. Les rassemblements de la fin d’août 1940 lui apportèrent soudain une base fiscale, des sujets, des combattants, des bases territoriales et une certaine légitimité. Tout a changé entre le 26 et le 28 août 1940.

Le 27 août 1940, c’est au tour du Cameroun français de se rallier, puis du Congo. Comment se déroulent ces rallyes?

Le ralliement du Tchad est décidé de l’intérieur. Au Cameroun et au Congo, c’est tout le contraire. A tel point que certains historiens ont remis en question la validité du terme «ralliement». L’élan décisif vient de l’extérieur, des émissaires envoyés par Gaulle de Londres: Philippe Leclerc au Cameroun et Edgard de Larminat au Congo français. Il faut noter que dans les territoires qui nous concernent, la population européenne n’est jamais consultée, encore moins la population africaine: le changement d’août 1940 n’est pas un référendum, mais plutôt une sorte de putsch. Ce sont d’ailleurs des opérations de très petite envergure qui ravissent ces territoires de Vichy, une sorte de bluff. Ainsi, le Cameroun a été capturé le 27 août par 24 hommes armés de 17 pistolets empruntés aux Britanniques. Quant à Edgard de Larminat, il a réussi à persuader les militaires sur place à Brazzaville, à commencer par des sous-officiers africains réticents à prendre le parti d’un régime prônant un compromis avec Hitler, d’expulser le général Husson fidèle à Vichy. Les archives d’outre-mer ont des photos montrant l’éviction de ce dernier, manu militari. Ces changements sont en effet une sorte de coup d’État.

L'expulsion du gouverneur de Vichy, le général Husson, de Brazzaville, le 28 août 1940
L’expulsion du gouverneur de Vichy, le général Husson, de Brazzaville, le 28 août 1940 © Archives nationales d’Outre-Mer (Anom)

Vous écrivez dans votre livre que “l’archétype du combattant résistant de la première heure n’est pas un Savoyard coiffé d’un béret, mais plutôt un Tchadien, un Camerounais, ou un habitant de ce qu’on appelait alors l’Oubangi-Chari” [actuelle Centrafrique]. Quel rôle ces combattants africains ont-ils joué dans les premiers jours de la résistance?

Entre 1940 et 1943, la France libre a recruté plus de 17 000 combattants en Afrique équatoriale française (AEF) et au Cameroun, en plus des milliers d’hommes qui se trouvaient déjà sur le sol de ces territoires au moment des rassemblements. Il n’y a pas de consensus sur les estimations des premières forces françaises libres, mais ces chiffres suggèrent qu’au moins un tiers de tous les combattants français libres en 1941 étaient originaires d’Afrique subsaharienne. C’est la conséquence d’un recrutement intense en Afrique bien sûr, mais aussi, on l’oublie trop souvent, du manque d’attractivité de la France libre dans l’opinion publique européenne avant 1942. L’historien Jean-François Muracciole a souligné le grand vide dans le recrutement des Européens dans les rangs des Français libres entre la tragédie de Dakar en septembre 1940 et la fin de 1942. Pour toutes ces raisons, il convient de compléter le portrait du Français libre: les combattants de Leclerc au Sahara en 1941 étaient majoritairement africains, principalement tchadiens, camerounais et Centrafricains.

Il faut aussi rappeler que la première victoire de la France libre sous le drapeau de la France libre a eu lieu dans le sud de la Libye, à Koufra en 1941. Les troupes de Leclerc ont traversé le Sahara depuis le Tchad pour prendre cette forteresse. S’ensuit une implication soutenue des unités africaines de la France libre dans la Corne de l’Afrique, en Libye, puis en Tunisie.

Quelles étaient les motivations de ces hommes?

Parmi les volontaires, les motivations sont multiples: l’anti-nazisme, l’idéalisme, mais aussi la quête d’une carrière ou d’une formation spécifique, comme les chauffeurs camerounais du général Leclerc, qui remplissent un rôle d’approvisionnement crucial au Sahara. D’autres choisissent l’armée pour éviter le travail forcé sur les chantiers de construction ou dans les mines. D’autres, enfin, sont enrôlés dans des conditions douteuses.

Donc tous n’étaient pas volontaires?

Non. S’il n’est pas possible de rétablir les proportions exactes de volontaires à partir des sources dont nous disposons, nous savons que certaines recrues africaines sont qualifiées de «volontaires» et d’autres non. En dehors des villes, le recrutement se fait souvent par sous-traitance: les recruteurs s’appuient sur les chefs locaux, les poussant à faire venir rapidement beaucoup d’hommes. Un grand nombre de recrues de ce type ne savent pas dans quoi elles s’engagent: certaines ne parlent pas français et ne comprennent pas l’engagement qui leur est présenté. D’autres tentent de fuir dans les heures suivant leur incorporation. Il y a des cas de recrutement forcé dans tous les vastes territoires qui nous concernent, du Tchad au Gabon en passant par le Cameroun.

Un tirailleur qui a reçu la Croix de l'Ordre de la Libération par le général de Gaulle, à Brazzaville.
Un tirailleur qui a reçu la Croix de l’Ordre de la Libération par le général de Gaulle, à Brazzaville. © Bibliothèque du Congrès

Dans ton livre, vous mentionnez également que l’Afrique n’a pas seulement apporté des troupes pour libérer la France, mais aussi des ressources?

En effet, l’AEF et le Cameroun livrent leurs ressources aux alliés et à la France libre. La région produit depuis longtemps des bois précieux, de la cire, du coton et des palmistes. Mais les produits les plus importants à partir de 1940 étaient l’or, le caoutchouc et le rutile, le métal utilisé dans les armures. L’or alimente les coffres de la France libre, lui permettant de se sevrer un peu de sa dépendance au Royaume-Uni. Si l’or est principalement destiné aux caisses libres françaises, le caoutchouc vient au contraire valoriser la France libre auprès de ses alliés. En 1942, suite aux percées japonaises en Asie du Sud-Est, Washington et Londres lancent un SOS: leurs réserves de cet ingrédient essentiel pour les pneus des véhicules militaires sont épuisées. Les autorités françaises libres réagissent. L’AEF et le Cameroun ont ensuite été touchés entre 1942 et 1944 par la fièvre du caoutchouc.

Pourquoi, à votre avis, la participation de l’AEF et du Cameroun à la France libre n’est-elle pas mieux connue?

C’est une question complexe. Dans l’euphorie de 1944-1945, les troupes coloniales étaient rarement placées au premier plan. Il y a sans doute quelques exceptions, comme une exposition alors organisée au Grand Palais, qui met l’accent sur le rôle des colonies dans la victoire. Mais dans l’ensemble, l’accent est plutôt mis sur le maquis, le FFI, la résistance interne qui a décollé beaucoup plus tard (1943), au détriment de la première résistance qui fut la France libre. La chronologie à elle seule ne peut cependant pas tout expliquer, car les forces africaines sont toujours actives en 1945, mises à disposition pour nettoyer les derniers bastions allemands des poches de l’Atlantique. En tout cas, lorsqu’il s’agit d’opinion publique, au moment de la Libération et dans les années qui ont suivi, la France libre au sens large est négligée par rapport à la résistance interne.

Ensuite, il y a une deuxième marginalisation. Au sein de la France libre, la contribution précoce de l’Afrique centrale a également été réduite par rapport à celle de l’Afrique du Nord (qui a débuté en 1943) et de la métropole (1943 pour la Corse, 1944 pour le reste de la France). Le résultat final, l’oubli du rôle de l’AEF et du Cameroun, est d’autant plus surprenant que la précocité de l’engagement compte normalement beaucoup chez les Français Libres: l’engagement en 1940, plutôt qu’en 1942 par exemple, est généralement une source de fierté et d’honneur. Il est donc surprenant que ni Brazzaville, ni Londres d’ailleurs, n’ait reçu le titre de Compagnon de l’Ordre de la Libération, contrairement à Paris, Nantes, Grenoble, Vassieux-en-Vercors ou l’Ile de Sein. C’est finalement une vision très hexagonale qui a obscurci la réalité d’une France libre remarquablement cosmopolite et diversifiée.



Source

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici