l’art de se moquer pour résister en Birmanie

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Alors que les rassemblements suite au coup d’État militaire du 1er février s’intensifient en Birmanie, des manifestants ont décidé de jouer la carte de l’humour pour se moquer ou faire tourner en bourrique les policiers et les militaires, grâce à des actions collectives. Une façon pacifique d’exprimer leur désapprobation et dont les vidéos amateur amusent sur internet.

Les manifestants birmans font preuve, depuis quasiment un mois, de créativité pour exprimer leur opposition au coup d’État militaire en utilisant le klaxon de leur voiture, des casseroles ou des poêles sur lesquelles ils tapent en guise de désobéissance civile. Mais la tension est devenue plus vive depuis qu’une manifestante est morte de ses blessures le 19 février après s’être fait tirer dessus une semaine plus tôt, et que deux autres manifestants ont été tués par des tirs de policiers à Mandalay le 20 février.

Pour éviter les affrontements avec la police, certains manifestants ont mis en scène leur opposition dans des vidéos parfois très drôles. Dans cette vidéo publiée le 19 février sur Twitter, des manifestants sont présents sur la rue Bagaya à Rangoun sur une intersection. Beaucoup se sont  arrêtés en plein milieu de la route pour faire leurs lacets bloquant par la même occasion le trafic devant le regard médusé des policiers.

Au même carrefour le 23 février, des manifestants ont jeté des feuilles de papiers dans les airs, et ont fait mine de les ramasser une par une, bloquant de la même façon le carrefour.

“Ce que je préfère, c’est quand les gens font semblant de laisser tomber des légumes sur la route”

Selon Kan (pseudonyme), un manifestant birman à Rangoun, ces formes de manifestations permettent aux citoyens de résister de façon efficace au coup d’État :

C’est vraiment créatif. Je ne sais pas qui a lancé ce type d’idée, mais c’est drôle et ça m’a rendu fier. Nous avons plusieurs moyens pour bloquer la police : nous faisons comme si nos moteurs de voitures s’étaient arrêtés et nous les garons simplement au milieu de la route principale. Lorsque la police vient nous demander de les bouger, nous disons “Oh non, c’est cassé !” ou bien “Il ne reste plus de carburant.” Nous donnons une mauvaise excuse juste pour bloquer la route. Quant aux piétons, ils ont aussi leurs stratagèmes : ils traversent la route encore et encore, créant un blocage du trafic. La police ne peut rien faire car tout se déroule pacifiquement.

Ce que je préfère, c’est quand les gens font semblant de laisser tomber des légumes, comme un gros paquet d’oignons ou parfois du riz. Ils en dispersent un peu partout sur la route et beaucoup de gens essaient de tout récupérer pour créer le désordre sur la voie publique. J’en ai même vu certains remettre ces légumes dans des sacs en plastique avec un trou au fond, et recommencer le ramassage.

Dans un tweet publié le 17 février, des photos montrent des voitures stationnées en plein milieu de la chaussée afin de bloquer la circulation.

Des manifestants conduisent également très lentement sur les autoroutes pour bloquer la circulation, comme le montre cette vidéo publiée sur Twitter le 18 février.

Sur cette vidéo postée sur Twitter le 17 février, des manifestants bloquent la route en traversant encore et encore la rue, créant ainsi un bouchon.

Des militaires tournés en dérision

D’autres tactiques innovantes pour s’opposer à la police ou aux militaires ont aussi attiré l’attention des internautes. Une vidéo vue plus de 40 000 fois sur Twitter montre un homme se moquant de soldats dans un véhicule blindé qui est tombé en panne dans la rue. “Je ne pense pas qu’ils aient apporté le manuel”, dit l’homme alors que les soldats tentent de réparer le véhicule. “Peut-être qu’ils apprennent simplement à conduire”.

Une autre personnalité a également attiré l’attention de nombreux internautes : une femme filmée en train de sermonner de jeunes militaires et d’exprimer son mécontentement face au coup d’État. De nombreux internautes l’ont affectueusement surnommée “Tatie”. “Je suis vraiment désolée pour vous”, dit-elle aux soldats, “vous avez l’âge de mes enfants”.

“On essaie de trouver de nouvelles idées pour être à la fois en sécurité, et nous protéger mutuellement”

Notre Observateur Kan explique que ces manifestations créatives permettent aussi de donner du baume au cœur :

Nous pensons que c’est le seul moyen sûr et efficace pour s’opposer au coup d’État militaire et lutter pour la démocratie. Manifester sous une température de 35 degrés tous les jours de sept heures du matin à quatre heures du soir n’est pas évident. On marche, on crie, on s’assoit, on chante… Mais nous nous sentons toujours énergiques, nous avons encore de l’espoir. Nous réfléchissons à de nouvelles idées, comment être en sécurité, comment nous protéger mutuellement des gaz lacrymogènes, des camion-citerne ou comment éviter de se faire arrêter.

Mais pour Kan, ce type de confrontation avec l’armée et la police peuvent aussi être dangereux :

C’est bien d’être courageux, et c’est bien de ne pas avoir peur des soldats, des armes et des chars, mais nous devons quand même nous protéger et être en sécurité. Nous ne pouvons pas nous contenter de parler agressivement et de nous moquer des soldats. S’ils n’obtiennent aucun ordre, ils ne vous tireront pas dessus ou ne vous attaqueront pas, mais s’ils reçoivent l’ordre de vous tirer dessus, ils le feront tout de suite, même si vous leur souriez toujours paisiblement.

Il faut faire très attention, car certaines personnes dans la rue prétendent être de votre côté, mais en fait, elles sont du côté des militaires. Ils vous rendront agressifs et si vous répondez en vous moquant d’eux, cela peut créer des excuses pour arrêter des manifestants.

>> À lire sur les Observateurs : Une vidéo documente l’utilisation de balles réelles sur les manifestants anti-coup d’État en Birmanie

La Birmanie reste soumise à un couvre-feu nocturne de 20 h à 4 h du matin, et des pannes Internet nocturnes se produisent depuis le 15 février. Selon notre Observateur Kan, ces mesures n’arrêteront cependant pas le mouvement de désobéissance civile :

Les gens essaient par tous les moyens d’obtenir la démocratie, de lutter contre le coup d’État militaire. Même s’il n’y a qu’une petite chance, nous essaierons. Nous continuerons à nous battre.

CORRECTION: La version initiale de cet article indiquait que la manifestante blessée le 9 février était décédée le 16 février. Celle-ci est en réalité morte 10 jours plus tard, le 19 février.



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