“Les 35 heures, l’arbre cache la forêt”

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Le gouvernement a lancé le «Ségur de la santé», une grande concertation pour réformer le système de santé, dont les faiblesses ont été révélées par la crise de Covid-19. Si tout le monde s’accorde sur l’importance d’augmenter les salaires, les discussions autour du temps de travail, souhaitées par Matignon, sont inquiétantes.

Lundi 25 mai, le Premier ministre Édouard Philippe a lancé une importante consultation pour réformer le système de santé. Avec la crise de Covid-19, qui a mis à nu le manque de ressources hospitalières, le sujet est devenu une priorité. Tous les signaux semblent donc verts pour que l’augmentation salariale demandée depuis tant d’années par le personnel ait lieu. Cependant, le chef du gouvernement n’a fait aucune annonce concrète, que ce soit sur la rémunération ou le budget de l’hôpital, et les discussions sur le temps de travail sont préoccupantes.

“J’ai dit qu’il fallait lever les contraintes de toutes sortes. Le temps de travail doit être considéré de la même manière”, a annoncé lundi Édouard Philippe.

“Travailler plus pour gagner plus? Pas question. L’enjeu principal est la hausse des salaires”, a immédiatement commenté le Collectif Inter-Block, qui rassemble les professionnels du bloc opératoire, reprenant le slogan cher à Nicolas Sarkozy.

Les 35 heures dans le viseur ?

Quelques heures avant le discours d’Edouard Philippe, l’ancien président François Hollande avait envoyé un signal clair: “Vous imaginez dire à des salariés qui travaillaient sans compter leur temps, qui faisaient des heures supplémentaires, parfois non rémunérées […] : “Vous savez, il faut couper les 35 heures?” […] Veuillez conserver ce qui est perçu comme un atout social. “Instituée par le gouvernement Jospin au début des années 2000 pour toutes les entreprises, la réforme des 35 heures, est l’une des mesures les plus emblématiques de la gauche française et un totem à tirer pour la droite.

Pour Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France, cette bataille politique s’est avérée contre-productive pour l’hôpital: “Au début des années 2000, la gauche voulait appliquer des réformes fortes, rapidement avant la présidentielle.” C’est certes un atout social, mais qui a été vécu comme un carcan à l’hôpital, qui rassemble des professions et des domaines aux rythmes très différents. Nous avons essayé de mettre tout le monde dans la même boîte, ce qui a et continue de poser des problèmes organisationnels majeurs. ”

Une dette d’un million de jours

La publication du décret de 35 heures de 2002 a donné lieu à des discussions locales au sein des hôpitaux pour réorganiser le travail. Le personnel hospitalier travaille souvent bien plus de sept heures par jour. Reste la question du temps de récupération pour atteindre les 35 heures réglementaires.

«Lorsque nous effectuons un service de garde ou de garde, cela génère des récupérations qui sont directement intégrées dans notre planning», explique Éric, infirmier de salle d’opération à Lannion, en Bretagne, «du coup, nous avons du temps de récupération sans accumuler trop de RTT» . Si Eric est satisfait de sa situation aujourd’hui, il admet volontiers que la gestion des congés pose de gros problèmes dans certains établissements: “Quand je travaillais en région parisienne, nous accumulions beaucoup plus de jours et c’était parfois compliqué de les prendre”.

Selon le National Union of Nursing Professionals (SNPI), l’AP-HP devait 1,3 million de jours à ses 72 000 agents fin 2018. Pour Virginie, infirmière de nuit en chirurgie à l’AP-HP, cette situation est liée à la crise psychologique pression qui pèse sur le personnel infirmier: “La semaine prochaine, j’ai posé pendant des jours. Mais je ne sais pas si je vais être remplacé et cela m’inquiète. Nous sommes remplacés environ une fois sur deux, alors essayez de travailler avec collègues, mais on ne peut jamais se taire, ça peut être calme, mais ça peut aussi être un enfer pour les travailleurs “, déplore-t-elle. “Idéalement, nous avons une infirmière pour 10 patients, mais nous, la nuit, nous nous retrouvons souvent avec une infirmière pour 15 patients. Nous savons que c’est dangereux, la vigilance n’est pas la même, ou nous nous opposons aux arguments comptables. Pourtant si quelque chose se passe, nous serons tenus pour responsables. “

Face au vieillissement de la population et à l’augmentation des maladies chroniques, l’hôpital public creuse son déficit estimé aujourd’hui à 30 milliards d’euros. Dans le même temps, ses activités ont perdu en attractivité. Selon une enquête de la Fédération hospitalière de France, publiée en 2019, 97% des établissements de santé publics peinent à recruter du personnel soignant, notamment infirmier, ce qui limite parfois les possibilités de remplacement.


97% des établissements de santé publics ont du mal à recruter du personnel infirmier © Fédération Hospitalière de France

Plus d’agilité pour l’hôpital ?

Lors de son intervention, Édouard Philippe a souligné l’importance d’une approche “pragmatique”, affirmant que le temps de travail “n’est pas un tabou”. Selon le Premier ministre, un “changement d’usage” pourrait permettre de retrouver plus “d’agilité”. Mais pour Thierry Amouroux, infirmier à l’AP-HP et porte-parole du SNPI, la question du temps de travail est un faux débat: “Les 35 heures sont un bien social qui s’est accompagné de la création de 4 000 emplois pour les hôpitaux. C’est des progrès incontestables, mais qui ne suffisent pas. Aujourd’hui, l’effort doit se concentrer sur le manque de personnel, de lits et de revalorisation des emplois “, a-t-il déclaré.

Un point de vue partagé par Vanessa: “Si nous augmentons la limite de 35 heures, cela signifie travailler plus sans payer ces heures supplémentaires. Malheureusement, c’est déjà le cas. Si nous restons plus longtemps pour soigner un patient ou parce qu’un collègue est tard, on nous dit que c’est de notre faute, que nous sommes mal organisés. On ne peut pas toujours prendre nos jours et quand on est payé pour eux, ils sont mal rémunérés Le temps de travail n’est pas un sujet tabou, on peut en discuter, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. “



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