une question de racisme, “mais aussi de violence et de politique”

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Quelques jours après la mort lundi d’un Noir américain étouffé sous le genou d’un policier blanc, les États-Unis sont à nouveau en feu, protestant contre les violences policières à caractère raciste. Un phénomène récurrent inséparable de la violence de la société américaine, et plus médiatisé pendant la période électorale, selon le politologue Didier Combeau.

“Je ne peux plus respirer”, “J’ai mal” … La vidéo de son arrestation fait le tour des réseaux sociaux – et donc du monde – depuis mardi 26 mai, et fait revivre la question des violences racistes commises par la police en les États-Unis. Après Michael Brown à Ferguson (Missouri), Tamir Rice à Cleveland (Ohio), Eric Gardner à New York, ou encore Stephon Clarke à Sacramento (Californie), l’indignation se concentre aujourd’hui autour de la mort de George Floyd lors de son arrestation par le Minneapolis , Minnesota, police.

Depuis lors, les manifestations et les émeutes se sont multipliées à travers le pays. Sur les réseaux sociaux, les internautes, des États-Unis et d’ailleurs, réclament “justice pour George”, George Floyd, nouveau symbole de la violence policière contre les Noirs américains.

“Il ne s’agit pas simplement de racisme”, analyse Didier Combeau, politologue, spécialiste aux Etats-Unis. “C’est une question de violence, mais aussi de politique”.

Selon le chercheur, auteur de «American Polices» (Gallimard), cette nouvelle affaire, comme celles qui l’ont précédée, est le résultat de plusieurs symptômes: la violence d’une police comme celle de l’ensemble de la société américaine, sur fond d’un racisme individuel et institutionnel “ancré aux Etats-Unis depuis très longtemps”, et exacerbé par les prochaines échéances électorales.

La question du racisme et celle de la violence “s’infectent mutuellement”

Aux États-Unis, où 1000 à 1200 personnes sont tuées chaque année par la police, selon les calculs effectués par la presse américaine après le meurtre de Michael Brown à Ferguson, les Noirs représentent près de 25% des victimes. “Un quart des tués par la police sont afro-américains, alors que la proportion d’Afro-américains dans la population américaine est plutôt de 13%”, note Didier Combeau. Des chiffres éloquents, renforcés par une étude publiée en 2019 à partir des données collectées par le consortium de journalistes Fatal Encounters, et celles du National Vital Statistics System. Aux États-Unis, les Noirs sont 2,5 fois plus susceptibles que les Blancs d’être tués par la police, selon cette étude, les chercheurs estimant qu’un Afro-Américain sur mille mourrait entre les mains de la police.

Si Didier Combeau souligne l’importance de la question interraciale, elle est, selon lui, largement renforcée par celle de la violence. Ces deux problèmes “s’infectent mutuellement”.

Selon le chercheur, cette violence est avant tout intrinsèquement liée à la libre circulation des armes à feu ce qui implique que “chaque fois qu’un policier intervient, il risque d’être confronté à une arme”. Une préoccupation constante pour la police, explique Didier Combeau, qui ajoute que le temps consacré à la formation au tir à la formation des policiers américains est beaucoup plus important que le temps alloué à la formation en psychologie ou en résolution de conflits.

Ce risque d’être constamment confronté à une population potentiellement armée a entraîné de nombreuses erreurs de police: en 2016, Keith Lamont Scott a été abattu alors qu’il refusait, selon la police, de laisser tomber son arme de poing, ce qui s’est avéré être, selon le famille de la victime, un livre qu’il tenait à la main en attendant paisiblement son fils à l’arrêt de bus. Abattu par la police en 2012 à Cleveland, Tamir Rice, 12 ans, jouait avec un pistolet factice; Quant à Stephon Clarke, il a été tué par la police de Sacramento en 2018, son téléphone ayant été confondu avec une arme à feu.

>> Voir aussi sur France 24: LE DÉBAT – Émeutes à Charlotte aux États-Unis: le pays malade des tensions raciales

Erreurs d’appréciation qui, d’ailleurs, permettent souvent à la police d’être libérée par les tribunaux, grâce à l’invocation de la légitime défense. Les quatre policiers impliqués dans l’arrestation de George Floyd ont été limogés mardi, mais relâchés après l’ouverture d’une enquête. Comme en témoignent les précédents cas de violence policière contre des Afro-Américains, les policiers qui ont commis de tels actes ont souvent bénéficié d’une baisse des poursuites.

Dans le cas de George Floyd, décédé lundi, étouffé sous le genou d’un policier, les faits sont plus inquiétants, note Didier Combeau. “Comparé aux taches d’armes à feu beaucoup plus courantes, ce n’est pas une réaction impulsive à une menace”, a-t-il déclaré. “Il peut être plus difficile, dans ce cas, de plaider la légitime défense.”

“Je veux que ces officiers soient inculpés de meurtre parce que c’est exactement ce qu’ils ont fait, ils ont tué mon frère”, a déclaré Bridgett Floyd, la sœur de la victime, sur NBC.

Le chercheur note des similitudes avec l’histoire d’Eric Garner, décédé en 2014 à New York après qu’un policier l’a forcé à s’allonger en utilisant une technique d’étranglement interdite par la police de New York depuis 1993. Après avoir répété plusieurs fois qu’il ne pouvait plus respirer , l’homme de 43 ans a perdu connaissance avant d’être emmené à l’hôpital où il a été déclaré mort. L’affaire a déclenché le mouvement #BlackLivesMatter (“Black Lives Matters”), dénonçant la violence policière contre les Noirs. Après plusieurs licenciements, ce n’est qu’en août 2019, cinq ans après les faits, que le policier en question a été licencié.

Le sujet était devenu très sensible pour le maire démocrate de New York, Bill de Blasio. Au départ candidat à la primaire démocrate pour l’élection présidentielle de 2020, il s’est positionné comme un grand défenseur des minorités, citant son bilan en matière de criminalité à New York parmi ses forces.

Exploitation politique

“Il y a une réalité qui est que les Afro-Américains sont, en proportion, plus tués par la police que les Blancs et que les Hispaniques, mais il y a aussi l’exploitation politique qui en est faite”, explique Didier Combeau. Alors que le pays se prépare pour la prochaine élection présidentielle, prévue pour novembre 2020, “chacun doit avancer ses pions”, ajoute-t-il, faisant référence au lien entre la couverture médiatique des cas de violences policières et le calendrier politique.

Le politologue prend notamment l’exemple des émeutes d’avril 2015 à Baltimore, lors du deuxième mandat de Barack Obama, et quelques mois avant l’élection présidentielle de 2016. “Au moment de cette élection, on parlait beaucoup de violences policières , mais une fois que Donald Trump a été élu, et bien que les violences policières ne se soient pas arrêtées, cela n’a pas fait la une des journaux “, poursuit-il, ajoutant que les médias étaient, à l’époque, plus touchés par le phénomène #MeToo, qui a notamment conduit à éclipser la question de la violence raciste pour un temps, et le mouvement #BlackLivesMatter.

Avec la mort d’Ahmaud Arbery, un jogger noir de 25 ans, abattu en février 2020 par un ancien policier et son fils, ces deux cas de violences racistes font la une de la presse américaine “, mais ils ne sont pas affaires isolées, il y a tout le temps aux Etats-Unis “, ajoute Didier Combeau, faisant un parallèle avec les tirs de masse.

“Pourquoi certains s’intéressent-ils davantage à la presse nationale et à la création de manifestations?” Demanda le spécialiste des États-Unis. “Parce qu’il y a des organisations derrière, qui vont les mettre en avant et organiser des manifestations”. De plus, le politologue estime qu’il n’y a pas vraiment d’augmentation de la violence policière à court terme. “Il y a surtout une exacerbation de cette violence, poussée par des gens qui veulent l’exploiter au niveau politique, du fait de l’arrivée des élections en novembre 2020. La réalité sociale, elle est relativement constante”.

Une réalité sociale imprégnée de racisme individuel, mais aussi de racisme institutionnel qui, tel que conceptualisé par Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton, en 1967, continuerait de structurer l’ordre social américain, malgré les lois proclamant l’égalité. “Les Afro-Américains, malgré la fin de l’esclavage, des droits civiques et de” l’action positive “(discrimination positive), sont beaucoup plus pauvres que la majorité de la population, beaucoup moins formés …”, répertorie Didier Combeau, dressant le portrait d’un minorité plus frappée par les effets conjoints de la misère, de la délinquance et de la politique de justice “de tolérance zéro”, conduisant une proportion importante de jeunes afro-américains à la prison pour des délits mineurs.

Un effet Trump?

Récemment, des études publiées par le Pew Research Center ou le Southern Poverty Law Center ont montré qu’une grande majorité d’Américains pensent que les relations raciales se sont détériorées depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. En effet, pour les deux tiers des personnes interrogées, il serait encore plus facile de faire des propos racistes aux États-Unis.

“Les idées les plus extrêmes ont droit à la place”, estime Didier Combeau, qui ajoute que “la retenue est de moins en moins, surtout à droite, en particulier le racisme”. Selon le politologue, qui publiera bientôt un nouveau livre intitulé ‘Being American Today’ (Gallimard), “il y a un effet Trump dans les deux sens. Trump, s’il a été élu, c’est parce qu’il y a moins de réticence à ce sujet. type d’attitude et le fait qu’il ait été élu accentue cet effet “.

Les États-Unis sont-ils plus racistes qu’auparavant? Le politologue ne le pense pas, “mais ceux qui sont racistes s’expriment plus facilement”, souligne-t-il. De manière générale, “on se rend compte que l’Amérique a du mal à faire de la société”, explique le spécialiste américain. Le sujet de la violence policière “est un sujet extrêmement complexe”, concède-t-il, insistant sur les différents problèmes en jeu, se chevauchant, “c’est pourquoi il ne peut être résolu”.

Révélé davantage par la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus, le clivage de la société américaine ne fait que s’aggraver. Quel que soit le résultat, la prochaine élection présidentielle pourrait laisser l’Amérique encore plus divisée qu’elle ne l’est déjà.



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